Maria demande à voix basse : « Y a-t-il quelqu’un ? »
Un seul coup dans le mur se fait entendre, suivi d’un silence. Le code établi est qu’un seul coup veut dire oui, et deux coups veulent dire non.
La communication est établie.
Mais avec qui?…
Les manifestations poltergeists ont été explorées dans plusieurs articles précédents, à travers des cas célèbres : la sorcière de Bell, le joueur de tambour de Tedworth, ou encore les visages de Bélmez. Toutefois, une question est restée sans réponse : qui agit réellement derrière ces phénomènes?
Pour tenter d’y voir plus clair, il faut comparer les cas. Car en les mettant côte à côte, un constat troublant apparaît : le phénomène ne semble pas toujours avoir le même « agent ». (Dans cet article, le terme “agent” désigne ce qui semble être à l’origine des manifestations.)
Parfois, le phénomène semble attaché au lieu lui-même. Dans d’autres cas, il paraît lié à une personne précise, ou encore se déplacer d’un individu à l’autre.
Regardons de plus près certains cas. Peut-être pourrions-nous percer un peu le mystère…
Des poussins qui influencent la matière
Pour commencer, prenons un cas à première vue assez loin des poltergeists : une expérience menée dans les années 1980 par le chercheur français René Peoc’h. Son idée est simple, presque radicale. Vérifier si un être vivant peut influencer le déplacement d’un objet, sans contact physique.
Il choisit pour son expérience: des poussins!
Des poussins tout juste éclos s’attachent instinctivement au premier objet qu’ils perçoivent comme une “présence”. Dans son expérience, cet objet est un petit robot mobile, dont les déplacements sont déterminés par un système aléatoire.
Dans un premier temps (A), en l’absence de tout poussin, on lance le robot: celui-ci suit une trajectoire purement aléatoire, sans privilégier aucune zone particulière.
Dans un deuxième temps (B), des poussins sont placés à proximité du dispositif, dans une cage, et cherchent naturellement à se rapprocher de ce robot. Et c’est là que ça devient intéressant: selon les résultats rapportés, le robot ne se déplace plus de manière totalement aléatoire. Il se met à passer beaucoup plus de temps près des poussins qu’il ne devrait le faire par simple hasard.
L’illustration de droite reproduit les trajectoires observées dans les deux conditions expérimentales.
L’interprétation proposée est la suivante : ce ne serait pas simplement la présence des poussins, mais aussi leur désir de se rapprocher du robot, qui influencerait le système. (7)
Source : Peoc’h, René, “Psychokinetic Action of Young Chicks on the Path of An Illuminated Source”, Journal of Scientific Exploration, vol. 9, no 2, 1995, p. 223-229.
Ici, un seul agent semble intervenir : le vivant, à travers son intention.
Philip le fantôme : un phénomène issu du groupe
Un autre type d’expérience, menée cette fois par la Toronto Society for Psychical Research dans les années 1970, propose une approche très différente.
Dirigé par George Owen, ce groupe tente d’entrer en communication avec un fantôme à l’aide d’une table, dans la plus pure tradition des tables tournantes du spiritisme. Sauf que… ce fantôme n’existe pas. Les participants en créent un de toutes pièces : ils inventent un personnage fictif nommé Philip, lui donnent une époque, une personnalité, un passé, des émotions. Bref, une histoire complète, malgré le fait qu’il n’ait aucune existence réelle.
De plus, ils insèrent volontairement des anachronisme et des incohérences dans son histoire, afin de s’assurer qu’elle ne ressemble aucunement à celle d’une personne ayant réellement existé.
Philip répond
Dans un premier temps, malgré plusieurs séances, rien ne se produit. C’est alors que les membres du groupe comprennent leur erreur: ils sont trop sérieux. En effet, à l’époque victorienne, lorsque les séances de spiritisme étaient à la mode, on les pratiquait dans une ambiance de bonne humeur, de détente et de rires.
Le groupe change alors complètement sa façon de faire, et s’inspire des années victoriennes pour aborder ces rencontres dans un esprit de créativité spontanée, proche de celle des enfants. Et c’est alors que des phénomènes apparaissent progressivement : d’abord un coup dans la table, bientôt suivi d’un deuxième. Un système simple est mis en place : un coup pour “oui”, deux coups pour “non”.
Très rapidement, les participants ont l’impression d’établir une véritable communication avec Philip. Les séances se poursuivent de manière régulière, généralement à raison d’une rencontre par semaine, sur plusieurs mois. Chaque membre du groupe, à un moment ou un autre, a été absent, sans que le phénomène ne cesse.
Au fil du temps, le phénomène s’installe, se stabilise et se complexifie. En plus des coups frappés, viennent les mouvements de la table. Les conversations, quand à elles, sont plus structurées et Philip répond de façon cohérente aux échanges du groupe.
Ils sont capables d’interroger Philip et d’obtenir de lui des réponses complètes. Lorsqu’ils l’interrogent sur son histoire, ses goûts ou ses habitudes, ses réponses correspondent généralement au personnage qu’ils ont eux-mêmes créé, sans toutefois être parfaitement constantes.
Fait intéressant: lorsqu’une question porte sur un élément que le groupe n’a pas défini au préalable, les réponses ont tendance à devenir hésitantes ou incohérentes.
Une archive vidéo de l’expérience permet d’observer le groupe en pleine séance et de voir les manifestations se produire en direct:
Conclusion
Owen espérait, par cette expérience, démontrer qu’un groupe pouvait créer un “fantôme” de toutes pièces.
Or, la conclusion à laquelle il arrive est différente. Il n’a pas prouvé l’existence d’une entité indépendante, mais il a montré qu’un groupe pouvait produire ensemble des manifestations interactives et apparemment autonomes, sans qu’intervienne, selon lui, un esprit extérieur. (8)
Toutefois… je dois dire ici, en toute honnêteté, que même si j’ai le plus grand des respects pour George Owen et ses travaux, rien ne prouve qu’aucun esprit extérieur n’est intervenu ici dans cette expérience. Un esprit extérieur aurait très bien pu intervenir et dire au groupe ce qu’il voulait entendre.
Au final, on ne sait pas s’il y a eu ou non l’intervention d’un esprit extérieur. Mais ce que l’on retient de l’expérience fascinante de Philip le fantôme, c’est que le groupe et son intention semblent agir comme agents centraux du phénomène de télékinésie apparente.
Ici, l’agent ne semble pas être un individu seul, mais le groupe lui-même : un système collectif qui produit et structure le phénomène.
Les raps : communication et phénomènes intelligents
Dans certains cas de poltergeist, les manifestations ne prennent pas la forme de déplacements d’objets, mais plutôt de coups francs que l’on entend, comme s’ils étaient frappés contre un mur, un meuble ou le sol. Souvent, ces coups peuvent même répondre intelligemment aux questions des témoins.
Communément, dans le monde du paranormal, on appelle ces coups des « raps ».
Andover: quand les murs répondent
En 1974, une famille relativement heureuse et sans histoire du Royaume-Uni, comprenant deux parents et six enfants, commence à expérimenter des coups étranges dans les murs.
Les Andrews (nom fictif) habitent à Andover dans le Sud de l’Angleterre. Les six enfants habitent tous avec leurs parents. Ils se nomment:
- Maria (20 ans),
- Kevin (19 ans),
- Gary (17 ans),
- Steven (15 ans),
- Theresa (12 ans),
- Mark (10 ans).
Illustration tirée du rapport de Barrie G. Colvin (9)
La famille habite un logement social municipal faisant partie d’un vaste ensemble résidentiel. Ces habitations possèdent toutes une pièce aménagée au deuxième étage au-dessus d’une ruelle, comme on peut le voir sur l’image. Maria et Theresa partagent justement cette chambre. Elle contient deux lits simples, celui de Theresa étant placé contre le mur mitoyen avec le logement voisin.
Tout commence la fin de semaine de Pâques. Les deux filles sont couchées dans leur chambre lorsqu’elles entendent des coups timides frappés dans le mur mitoyen entre cette pièce et le logement voisin. Les deux soeurs croient que ce sont les voisins qui font ces bruits.
Mais les coups continuent. Theresa tente alors une expérience: elle pose des questions à voix basse. Les coups lui répondent. Il devient alors évident que les voisins sont hors de cause, puisque même Maria, couchée près d’elle, n’arrive pas à entendre ce que sa soeur demande.
C’est ainsi que débute le jeu.
Il continue le soir suivant. Au coucher, Maria et Theresa posent des questions, et les raps répondent. Les deux soeurs ne sont pas troublées par cet étrange phénomène. Au contraire, ce jeu les amuse. Le soir suivant, elles ont hâte d’aller au lit pour recommencer. Elles s’installent chacune dans son lit, puis, Maria demande d’une voix très basse : « Y a-t-il quelqu’un ? »
Un seul coup très disctinct se fait entendre, suivi d’un silence. Le code établi est qu’un seul coup veut dire oui, et deux coups veulent dire non. Trois coups veulent dire que la réponse n’est pas connue. C’est ainsi que les soeurs peuvent communiquer avec ce qu’elles croient être une « entité ».
Dans les jours qui viennent, les deux soeurs expliquent leur jeu étrange au reste de la famille, et rapidement, tout le monde prend part aux questions.
Un bien étrange message
Mais les simples réponses « oui et non » ne suffisent plus. Les membres de la famille désirent des réponses plus élaborées, alors ils complexifient le code: des mots peuvent être frappés en fonction de la position des lettres dans l’alphabet. Par exemple, la lettre E représente cinq coups.
Toute la famille voit ce phénomène comme inexplicable, mais bienveillant, intéressant, et comme une sorte de jeu. Lorsqu’ils demandent à « l’entité » produisant les raps de donner son nom, elle donne le nom d’Eric Waters. Lorsqu’il est demandé à Eric s’il a un message pour eux, il leur donne une phrase complète, par raps: « Je suis ici pour trouver le repos et empêcher mes os de pourrir. »
Ils se rendent rapidement compte que pour que le phénomène se produise, Theresa doit non seulement être présente dans la pièce, mais en plus elle doit être allongée dans son lit.
Des chercheurs s’intéressent à ces raps
Le chercheur en parapsychologie Barrie G. Colvin se rend sur les lieux afin de mener une enquête scrupuleuse sur ce cas. Il effectue plusieurs tests afin de vérifier si les voisins pourraient être à l’origine des raps, mais les résultats permettent d’écarter cette possibilité. Il fait aussi des vérifications avec l’aide d’un autre scientifique, Dr Reinhart Schiffauer, qui n’a aucune expérience avec le paranormal mais se qualifie lui-même de « sceptique ouvert d’esprit ». Ils vérifient la présence de fils, de cavités, etc. et ne trouvent aucun signe de fraude.
Le Dr Schiffauer conclut : « Le fait que les coups changent constamment d’endroit dans la pièce me laisse penser que le phénomène était authentique, quel qu’il soit, et que la pièce n’était en aucun cas truquée. » (9)
Des conclusions différentes
Lorsque le phénomène cesse, Theresa dit qu’elle ressent qu’Eric ne reviendra plus, parce qu’il a passé son message et n’a plus rien à dire. La famille s’entend pour dire qu’Eric est un esprit de personne décédée, et que ses os sont probablement sous la maison. Ils croient qu’il désire que quelqu’un trouve ses os et lui donne un enterrement digne de ce nom.
Ils font part de leur point de vue à Barrie Colvin, qui leur avoue ne pas partager leur opinion. À son avis, il n’y a pas d’esprit derrière ces manifestations. Selon lui, le phénomène semble lié d’une manière encore non-explicable à la présence et à la dynamique psychologique de Theresa.
Des recherches approfondies sont entreprises pour retrouver la trace d’un certain Eric Waters dans l’histoire locale, mais elles ne donnent aucun résultat. (9)
Ici, le phénomène semble lié à un agent vivant: Theresa, sans qui les manifestations ne peuvent pas exister. Toutefois, l’adolescente ne semble pas produire consciemment le phénomène. Les chercheurs envisagent une influence subconsciente de sa part sur l’environnement.
Un deuxième agent est également évoqué par la famille et certains médiums : l’esprit d’un humain décédé. Mais aucune preuve ne vient appuyer cette hypothèse.
Poltergeist : un phénomène aux multiples agents
Si les cas de raps semblent parfois centrés autour d’un agent relativement identifiable, d’autres cas de poltergeist rendent cette analyse beaucoup plus difficile. Il ne devient plus possible de facilement attribuer le phénomène à un seul type d’agent. Dans ces cas complexes, les agents possibles dépendent de plusieurs facteurs, et varient d’une situation à l’autre.
Clinique d’Arcachon : des pierres sans lanceur…
Le phénomène des jets de pierre est assez commun dans ce monde mystérieux des poltergeists. Des cailloux, des gravats, des bouts de tuile sont lancés en direction d’une cible précise sans que l’on puisse déterminer l’origine de ces tirs.
Le cas de la clinique d’Arcachon, survenu en France dans les années 1960, offre un exemple particulièrement révélateur de poltergeist de type « jets de pierre ».
Cette clinique, qui reçoit depuis des décennies des patients venant se faire soigner par une équipe médicale qualifiée, et ce dans un lieu calme et un cadre enchanteur, fait face à un chapitre bien triste de son histoire: elle doit bientôt fermer définitivement ses portes. C’est dans ce contexte particulièrement tendu que le phénomène qui nous intéresse commence.
Les jets de pierres sont d’abord observés en lien avec une première patiente, une jeune femme, Mlle A. De petits projectiles semblent tomber près des témoins sans que personne ne puisse déterminer d’où ils proviennent. Après le départ de cette patiente, les phénomènes cessent.
Ils reprennent par la suite, alors qu’une autre jeune femme venue s’y faire soigner, Mlle B., se retrouve à son tour au centre des manifestations. Cette fois, les phénomènes prennent rapidement de l’ampleur : les gravillons laissent place à des galets, des fragments de briques et des éclats de ciment projetés avec une violence croissante.
Bien évidemment, des moyens sont entrepris pour tenter de trouver le farceur derrière le phénomène. Non seulement personne n’est trouvé, mais certaines pierres sont reçues dans des circonstances où il serait bien difficile pour quelqu’un de les lancer:
« la seconde [chambre] était triplement protégée par la terrasse du premier étage, une balustrade et un poteau. Au cours de son enquête, Robert Tocquet constatera sans peine que, pour atteindre cet objectif ainsi défendu, il aurait fallu procéder — avec beaucoup d’habileté encore — à un tir horizontal très tendu. » (2)
Les agents derrière le phénomène
Le professeur Robert Tocquet, présent sur les lieux, avance une interprétation centrée sur la patiente, suggérant l’existence d’un pouvoir inconscient à l’origine du phénomène :
« J’aurai tendance à attribuer à Mlle B. un de ces pouvoirs curieux dont elle n’a eu aucune conscience claire, mais qui n’en a pas moins existé puisqu’il a été capable de se manifester d’une façon objective avec une sorte d’adhésion de sa part » (2).
En plus de l’agent vivant, un autre élément semble intervenir dans l’apparition des phénomènes, comme l’a relevé le Père François Brune. Selon lui, un événement déclencheur pourrait être à l’origine de ce type de manifestation : « (…) En outre, les phénomènes paranormaux ne se sont déclenchés qu’après l’annonce de la fermeture prochaine de la clinique, donc après un événement concernant le lieu. » (1)
En plaçant tous ces éléments côte à côte, il devient possible d’envisager une combinaison d’agents dans le cas de la clinique d’Arcachon. D’un côté, un événement perturbateur touche le lieu lui-même avec l’annonce de la fermeture prochaine de la clinique. De l’autre, la présence d’un agent humain semble également nécessaire, puisque les manifestations cessent après le départ de Mlle A., puis réapparaissent autour de Mlle B.
- Agent vivant: l’agent change et le phénomène persiste. Il semble pouvoir passer d’une personne à une autre.
- Un événement déclencheur lié au lieu est également suggéré.
- Une autre lecture est possible: la combinaison d’agents, soit une perturbation liée au lieu, à laquelle un agent humain doit s’ajouter pour que des manifestations paranormales apparaissent
Paris : des projectiles d’une précision impossible
À Paris, en 1860, une maison située dans un quartier en démolition est, pendant plusieurs semaines, la cible d’un phénomène inexpliqué. Chaque soir, puis toute la nuit, une véritable grêle de projectiles s’abat sur le bâtiment. Il ne s’agit pas de simples cailloux, mais de véritables débris de chantier, parfois assez lourds pour briser portes, fenêtres et mobilier.
Comme le rapporte la Gazette des Tribunaux (2 février 1860), citée par le marquis de Mirville : « D’où viennent ces projectiles, qui sont des quartiers de pavé , des fragments de démolition , des moellons entiers, qui, d’après leur poids et la distance d’où ils proviennent , ne PEUVENT ÉVIDEMMENT ÊTRE LANCÉS DE MAIN D’HOMME ? » (4)
Face à l’ampleur des dégâts, la police intervient et met en place une surveillance constante. Le commissaire et ses agents sont déployés sur les lieux, des rondes sont organisées, et des chiens de garde sont lâchés chaque nuit dans les enclos et la cour avoisinante. Même les toits voisins sont occupés pour tenter d’observer l’origine des tirs. Malgré ces précautions, aucun individu n’est aperçu, aucun responsable n’est identifié. Les projectiles semblent provenir de loin et atteignent leur cible avec une régularité remarquable.
Plus troublant encore, leur trajectoire paraît contrôlée : les pierres passent au-dessus des observateurs et atteignent des points précis de la maison, comme si elles étaient dirigées.
Dans son ouvrage Des esprits et de leurs manifestations fluidiques, le Marquis de Mirville raconte que le propriétaire de la maison, un certain M. Lerible, lui a fait une visite des lieux. Dans une des chambres, jonchait des débris de pierres et de fragments de tuiles longs et plats.
Le marquis explique: « cette forme nous frappa. Par quel hasard ? lui dîmes-nous…
— Voilà , Monsieur ; c’est que j’avais fermé mon volet. Et remarquez bien cette fente – là .
— Effectivement , c’est une fente très longue et très étroite.
— Eh bien ! Monsieur, à partir du moment où j’eus fermé mon volet, toutes les pierres eurent cette forme que vous leur voyez, et toutes arrivaient par cette fente, qui a à peu près leur largeur !
Nous restâmes confondu devant l’adresse des jongleurs qui visaient aussi juste et à une aussi grande distance. C’était à le donner à cent mille aux plus habiles, encore en les plaçant à vingt-cinq pas, au lieu d’un kilomètre pour le moins. » (4)
À la suite de ces observations, le phénomène se poursuit durant environ trois semaines, sous les yeux de nombreux témoins, avant de cesser aussi brusquement qu’il avait commencé. Aucune explication satisfaisante n’est apportée.
Après avoir évoqué l’hypothèse d’un plaisantain, qui ne fut jamais aperçu, les autorités soupçonnent le propriétaire des lieux d’être impliqué dans l’affaire.
(Photographie de Pierre Emonts, crédit : musée Carnavalet / Roger-Viollet.)
Le marquis de Mirville rapporte les propos qu’a tenu M. Lerible à ce sujet: « Mais , croiriez-vous bien, Monsieur, qu’ils ont eu la simplicité de m’accuser de tout cela, moi, propriétaire, moi, qui ai été plus de trente fois à la police pour la prier de me débarrasser ; (…) J’avais beau leur dire : « Croyez que c’est moi , si ça vous amuse , ça ne change rien à la chose ; allez toujours, dites-moi seulement comment je m’y prends et prenez-moi l’individu que je fais travailler, puisque vous voyez bien que ce n’est pas moi, qui suis auprès de vous ; (…) et puis, une supposition encore, que ce fût moi qui me démolisse ; dites donc un peu, est-ce que j’aurais meublé ma maison tout exprès, avec de beaux meubles tout neufs, comme je venais de le faire un mois auparavant ? (…) et le pauvre homme nous montrait tous les fragments de sa vaisselle brisée, de sa pendule, de ses bocaux à fleurs (…)
Dans le fait, nous trouvions sa défense assez valable, surtout lorsqu’il ajoutait : « Et moi donc, est-ce que je n’aurais pas commencé par me mettre à l’abri ? est-ce que ces pierres ne tombaient pas sur moi encore plus rudement que sur les autres ? Tenez, voyez encore cette blessure près de la tempe, savez-vous bien que je pouvais y rester ? Ah ! Monsieur , il faut convenir qu’il y a des gens qui sont drôles ! » (4)
L’affaire se termine sans qu’une explication valable ne soit trouvée. (3, 4, 6)
Trois hypothèses
Cette histoire de fragments de tuiles longs et plats qui passent dans une fente entre les volets de M.Lerible, peut sembler spectaculaire. Toutefois, ce type de précision dans un cas de poltergeist n’a rien d’exceptionnel. Comme le souligne Camille Flammarion dans Les maisons hantées, elle constitue même presque la règle dans ce type de phénomènes.
Reste à savoir ce que cette régularité implique : une simple force, ou une forme d’intention? Car, comme le dit Flammarion: « la première impression qui nous frappe dans ces agissements bizarres, c’est leur banalité, leur vulgarité. Quelle qu’en soit la cause, ce sont vraiment là de bien singuliers exercices ! Forces intelligentes en action ; mais intelligences bien médiocres ».
Il est clair ici que l’origine des phénomènes est demeurée mystérieuse. Toutefois, deux hypothèses ont été proposées pour identifier les agents responsables dans ce type de cas.
Dans Les phénomènes de hantise, Ernesto Bozzano suggère qu’un médium bien vivant, situé à grande distance, peut agir sur le phénomène sans avoir conscience d’y exercer la moindre influence.
D’un autre côté, Ian Stevenson propose une lecture différente. Selon lui, les agents vivants n’auraient qu’une portée limitée : dans les cas de poltergeist, les objets ne seraient déplacés que sur de courtes distances. Les projections à longue portée seraient plutôt attribuées à l’action d’esprits de personnes décédées. Sa théorie a été publiée dans le Journal of the American Society for Psychical Research.
Quant à moi, je vais me permettre d’en ajouter une troisième. Dans plusieurs cas de poltergeist, certains auteurs comme le Père François Brune ont évoqué la possibilité qu’un événement perturbateur — émotionnel, familial ou même lié au lieu lui-même — puisse jouer un rôle dans le déclenchement du phénomène. Dans ce cas-ci, les transformations importantes du quartier pourraient peut-être être envisagées dans cette perspective.
Dans ce cas-ci, il est d’autant plus clair qu’on voit le phénomène agir… mais jamais celui qui agit !
Les agents possibles sont:
- L’esprit d’une personne décédée
- Un médium agissant à distance
- Un événement perturbateur lié au lieu
Les visages de Bélmez : un phénomène qui s’inscrit dans la matière
À part les poltergeist, qui sont ce qu’on appelle aussi « des esprits frappeurs », certains phénomènes présentent des caractéristiques proches, où des agents semblent agir sur la matière. Voici un cas assez particulier:
Dans les années 1970, en Espagne, un phénomène étrange apparaît dans une maison du village de Bélmez : des visages humains sont apparus directement sur le plancher, sans que personne ne sache comment ils s’étaient formés.
La famille Pereira habite cette maison depuis plusieurs générations, et ne sait que faire devant la situation, sauf détruire le plancher et faire couler une nouvelle dalle de ciment.
Qu’à cela ne tienne, les visages reviennent.
Des experts sont alors appelés sur les lieux. Des analyses sont menées afin de détecter la présence de pigments ou d’agents chimiques. Rien ne fut trouvé. De plus, le sol de la cuisine est scellé pendant trois mois. À la levée des scellés, on s’aperçoit que les visages ont changé sans qu’aucune intervention extérieure n’ait été possible.
Ces constatations rendent alors l’hypothèse du canular beaucoup plus difficile à soutenir. L’attention se porte sur la mère de famille, Maria Pereira. Plusieurs experts avancent l’idée que, à l’instar des cas de poltergeist, on pourrait assister ici à l’influence du subconscient sur la matière. Le subconscient de qui ? Parmi les membres de la famille, María apparaît comme la personne autour de laquelle le phénomène semble se concentrer.
Toutefois, Maria est décédée en 2004 et les manifestations se poursuivent au-delà de sa mort.
Pour lire mon article complet sur les visages de Bélmez, suivre le lien ici.
Un agent vivant agissant de façon inconsciente sur la matière.
Mais si Maria était cet agent, qui a pris le relais après sa mort ?
Conclusion
Alors, qui agit ?
Après avoir placé tous ces cas côte à côte, il devient difficile de parler d’un seul type d’agent derrière les phénomènes paranormaux qui semblent agir sur la matière.
On voit d’abord qu’il faut éviter de tomber dans le piège de la conclusion facile selon laquelle tous les cas de poltergeist s’expliqueraient par la présence d’un ou d’une adolescente perturbée qui ignore ses propres pouvoirs télékinésiques.
Ensuite, on peut aussi conclure qu’il existe diverses sortes d’agents pouvant influencer la matière, et que dans certains cas, plusieurs types d’agents semblent être en cause.
Alors que certains cas semblent relativement simples à interpréter, d’autres sont complexes et nébuleux. Je tire donc de cette comparaison une conclusion finale : demander « qui agit ? » ne mène pas toujours à une seule réponse. Peut-être faudrait-il également demander : « de quoi le phénomène a-t-il besoin pour se manifester ? »
Références
- BRUNE, François.- Les morts nous parlent, Tome II.- Paris, Le Livre de Poche, 2004.
- BERGIER, Jacques.- Le livre de l’inexplicable.- Paris, Albin Michel, 1972.
- FLAMMARION, Camille.- Les maisons hantées.- Paris, Ernest Flammarion, 1923.
- DE MIRVILLE, Jules-Eudes.- Des esprits et de leurs manifestations fluidiques.- Paris, H. Vrayet de Surcy, 1854
- STEVENSON, Ian.- Are Poltergeists Living or Are They Dead?.- New York, Journal of the American Society for Psychical Research, 1972.
- BOZZANO, Ernesto.- Les phénomènes de hantise. (édition numérique).
- PEOC’H, René.- « Psychokinetic Action of Young Chicks on the Path of An Illuminated Source ».- Journal of Scientific Exploration, vol. 9, no 2, Society for Scientific Exploration, 1995, p. 223-229.
- OWEN, A. R. G. et Iris M. OWEN.- Conjuring Up Philip: An Adventure in Psychokinesis.- New York, Harper & Row, 1976.
- COLVIN, Barrie.- “The Andover Case: A Responsive Rapping Poltergeist”.- Proceedings of Presented Papers: The Parapsychological Association 48th Annual Convention, 2005.
Autres articles concernant les poltergeists:
Comment expliquer que des visages humains apparaissent spontanément sur le plancher de la cuisine de Maria Pereira? Et que même si le ciment est détruit, et un nouveau plancher coulé, le même visage reviendra?
Au coeur des États-Unis du 19ème siècle, une famille est aux prises avec une hantise aux manifestations violentes. Est-ce vraiment l’oeuvre d’une sorcière?
En 1661, une famille est aux prises avec des déplacements de meubles et des coups mystérieux. Ont-ils eu raison de faire un procès à ce joueur de tambour?
Les attaques de poltergeists sont terrifiantes: meubles qui se déplacent, coups frappés dans les murs, gémissements d’origine inconnue…

